Entretien avec le Dr Holzer paru dans l'Echo d'août 2016.

De nombreux préjugés existent au sujet des médicaments et des maladies mentales chez les jeunes. Le Dr Laurent Holzer, pédopsychiatre et médecin adjoint au Service universitaire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à Lausanne, a accepté de nous apporter son éclairage.

Le bien-être du jeune, tel est le leitmotiv des professionnels de la santé lorsque la prise de médicaments est évoquée pour accompagner un traitement thérapeutique. Les troubles de l’anxiété, de l’humeur et de l’hyperactivité perturbent non seulement les capacités d’apprentissage, mais également les relations familiales et la vie sociale. Dans ces situations, les psychotropes et les antidépresseurs atténueront les crises de colère, d’agitation et les comportements impulsifs. Ils sont une béquille indispensable, mais la psychothérapie et l’aide sociale sont tout aussi importantes.

 

Est-ce que vous avez constaté une augmentation de prise de médicaments chez les jeunes ces dernières années?

Oui, il y a une augmentation de recours aux prescrip-tions médicamenteuses, et cela pour plusieurs raisons. Les médicaments peuvent être utiles dans de plus nombreuses situations. L’indication de certains psychotropes a été élargie, notamment pour les antipsychotiques qui peuvent être prescrits pour soigner, traiter d’autres pathologies que leur indication première, comme les troubles de l’humeur, les troubles du comportement ou les troubles anxieux. Les troubles anxieux sont maintenant soignés avec des antidépresseurs et non pas avec des anxiolytiques en raison du risque de dépendance de ces derniers.

 

Quels sont les troubles les plus fréquents chez les adolescents nécessitant une prise de médicaments?

Les troubles les plus fréquents sont les troubles anxieux, les troubles de l’humeur, et l’hyperactivité. Viennent ensuite les troubles du comportement, les troubles alimentaires, la consommation de substances psychoactives et les psychoses pour l’adolescent, tel est le hit-parade des pathologies par fréquence. En premier lieu, il ne s’agit pas de les soigner d’emblée par un traitement médicamenteux. Ce dernier ne  sera prescrit que si le suivi psychothérapeutique ne suffit pas ou si l’état de santé du patient se détériore. Quand d’autres traitements ne marchent pas, c’est légitime d’y recourir pour améliorer le bien-être du patient.

 

La prise de médicament révèle donc l’échec de la psychothérapie?

Les médicaments ne soignent pas les causes de la maladie, mais soulagent les symptômes. Selon les troubles, ils aident les jeunes au quotidien en diminuant les crises de colère et d’agitation, les comportements impulsifs à l’école ou en famille. Cela fait très longtemps que les médicaments sont utilisés pour traiter les troubles psychiques, sachant que les méthodes thérapeutiques ou éducatives ne suffisent pas toujours.

 

Vous évoquez des crises de colère et d’agitation, des comportements impulsifs à l’école ou en famille. Quelle est l’origine? Ces troubles sont-ils plus importants que par le passé, qui fait qu’on ait recours aux médicaments?

L'origine des troubles du comportement est à la fois biologique (disposition génétique) et environnementale (éducative). Les comportements violents sont normaux avant l’âge de 3-4 ans, ils disparaissent ensuite, car l’enfant apprend à ne pas agresser ses semblables et développe d’autres modalités de communication. Ces troubles ne sont pas nécessairement plus fréquents qu’auparavant, mais il y a plus d’études pharmacologiques qui valident l’utilisation des médicaments dans cette indication, d’où un recours plus fréquent aux traitements médicamenteux.

 

Quels sont les jeunes en difficulté, y a-t-il un profil type?

Il n’y a pas de profil type. Mais il existe bien des différences en fonction des sexes. Les troubles du comportement concernent davantage les garçons alors que les troubles internalisés, comme la dépression ou les troubles alimentaires touchent plutôt les filles. Il est tout aussi vrai que pour chaque pathologie, il y a souvent des variations épidémiologiques, en fonction de l’âge, du sexe et du milieu socio-économique. De plus, n’oublions pas que derrière chaque individu il y a des histoires individuelles et singulières qui peuvent mener à la pathologie psychiatrique. Les trois quarts des pathologies psychiatriques observées chez les adultes commencent à l’adolescence, soit approximativement entre 12 et 18 ans.

 

Chez les jeunes, les effets secondaires des médicaments ne sont pas inexistants. Peut-il y avoir un risque de suicide ou un risque de les maintenir dans une sorte de ralentissement physique ou psychique?

Les effets secondaires avérés sont la prise de poids pour les antipsychotiques atypiques. Les antidépresseurs n’accroissent pas le nombre de suicides avérés, mais ils peuvent augmenter les idées suicidaires. Il est donc primordial d’avertir la famille et le patient de la recrudescence possible d’idées suicidaires sous traitement antidépresseur. Dans tous les cas, le traitement médicamenteux impose un suivi attentif : quels sont les effets cliniques sur les symptômes ? Quels sont les effets secondaires ? Y a-t-il une amélioration de l’état de santé ? Les antipsychotiques ont souvent un effet sédatif, apaisant, ce qui est normal puisque c’est le but recherché. Après un certain temps d’utilisation, les effets secondaires s’estompent et le jeune retrouve des capacités d’apprentissage et de concentration. Les médicaments ne sont pas un frein à l’intégration sociale, à la scolarité ou à la formation.

 

Les causes des pathologies chez les adolescents ne sont-elles pas sous-estimées?

Pour la plupart des pathologies psychiatriques, les causes sont méconnues. Par contre nous connaissons très bien les facteurs d’entretien et les facteurs de risque. Pour de nombreuses pathologies, un dépistage précoce permet une intervention plus efficace. Il existe ainsi des programmes de prévention. Cependant, ils dépendent des moyens alloués par les politiques de santé publique ou les politiques sociales.

 

En mettant l’accent sur la nécessité de diagnostiquer rapidement les premiers symptômes d’un malaise psychologique, est-ce pour éviter qu’un jeune ne devienne un rentier AI? Est-ce que vous constatez une augmentation du nombre d’adolescents souffrant de troubles psychiques?

Il faut se méfier des raccourcis. Ne pas faire d’amalgame entre l’augmentation de la prescription de médicaments et le nombre de jeunes souffrant de troubles psychiques. Si de plus en plus de jeunes prennent des médicaments à bon escient, c’est qu’ils ont accès aux soins et ils seront certainement mieux psychiquement et ils fonctionneront mieux socialement. Il ne faut donc pas diaboliser ni stigmatiser les jeunes qui prennent des médicaments. Il ne faut cependant pas banaliser la prise de médicaments. Ce qui est sûr, c’est qu’il vaut mieux s’en passer lorsque c’est possible et ne les prendre que lorsque les alternatives mises en place s’avèrent insuffisantes ou sans effets.

 


Propos recueillis par Samantha Medley

 

 

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