Quand elles préfèrent se taire
Recevoir les confidences d’une maltraitance sexuelle est comme pétrifiant. La loi est claire vis-à-vis de nos devoirs de professionnel·le·s mais la réalité est plus complexe. Après avoir longuement et patiemment travaillé à établir une relation de confiance pour que l’adolescente (ou l’adolescent, mais c’est plus rare) entrouvre la carapace qui l’enferme, il arrive qu’elle se replie sur elle-même et mette fin à son placement lorsque nous l’informons devoir dénoncer à une autorité supérieure l’abus sexuel qu’elle vient de nous révéler.
Les raisons qui motivent une jeune fille à se taire sont multiples. Elle peut avoir peur de représailles, être soumise à la pression de son clan, être prise dans des conflits de loyauté ou ne pas vouloir trahir la personne avec qui elle a aussi eu des liens affectifs. Elle se met alors à nier ses confidences, rompt le lien et renforce son armure. C’est ensuite très difficile de l’engager dans un travail de réparation et de responsabilisation, tant le traumatisme lié aux violences sexuelles qui lui ont été faites a des conséquences psychiques et/ou comportementales profondes.
La répétition de ces situations au foyer filles nous a amené à nous interroger sur l’approche que nous pourrions développer pour ne pas les perdre. Certes, une ou un professionnel·le de l’éducation ne doit pas se laisser entraîner dans le secret, mais comment transposer cette obligation légale sur le terrain sans replonger les adolescentes que nous accompagnons dans la spirale de souffrance, de dénis et d’échecs dont elles émergeaient à peine ? Nous n’avons pas de réponse simple à donner.
Dans le cadre de notre questionnement, et pour clore cette année qui a célébré le vingtième anniversaire du foyer filles, cette nouvelle édition de L’Écho est dédiée à ce sujet délicat, mais tellement important à l’heure des #metoo. Témoignages de jeunes et de parent, avis de professionnel·le·s et d’une institution spécialisées viennent enrichir la réflexion que nous vous partageons. Si le sujet vous inspire, n’hésitez pas à nous revenir avec vos propres expériences.
À la veille des festivités de Noël et du Nouvel An, je tiens à vous remercier chaudement pour l’intérêt que vous ne cessez de manifester à l’égard du travail de La Fontanelle. Passez d’agréables et apaisantes fêtes de fin d’année.
André Burgdorfer, Directeur
Éditorial paru dans l'Écho de La Fontanelle n°63, décembre 2021

Les pour et les contre
La plupart des filles accueillies à La Fontanelle ont subi des violences sexuelles. Ces agressions ont généralement des répercussions importantes qui s’expriment par toutes sortes de manifestations de souffrance. Rien ne justifie les violences qui leur ont été faites et un débat pourrait certainement être mené par ailleurs pour comprendre comment ces abus sont encore si répandus à l’heure actuelle. Lorsque nous sommes confrontés à de telles révélations, notre défi en tant qu’institution est d’accompagner l’adolescente vers la réparation.
Le Code pénal, qui distingue en matière sexuelle les personnes de zéro à quinze ans et celles de seize et dix-sept ans, met en exergue ce qu’il convient de considérer comme étant un « abus sexuel ». Tout acte d’ordre sexuel impliquant un·e mineur·e est interdit, qu’il y ait violence ou non et que l’enfant soit « consentant » ou pas. L’abus sexuel sur un·e mineur·e est avant tout un contact ou une interaction de nature sexuelle inappropriée à son âge, à son niveau de développement psychosexuel et à son statut dans la société. Il s’agit d’actes ponctuels ou répétés, perpétrés avec ou sans contrainte ou violence, susceptibles de se produire dans tous les milieux socioculturels, à l’extérieur, mais également à l’intérieur des familles . La responsabilité de ces actes incombe uniquement à l’auteur·e et en aucun cas à la victime.
Souvent familiers de leur victime, les auteurs d’abus sexuels sur mineur·e·s agissent selon le modèle des préconditions de Finkelhor où chacune est nécessaire et conditionnelle à la suivante. Ces préconditions sont la motivation à l’abus sexuel, le surpassement des inhibiteurs internes, le surpassement des inhibiteurs externes et le surpassement des résistances de l’enfant. Les auteurs d’infractions contre l’intégrité sexuelle peuvent également commettre des actes sans contacts corporels, tel que l’exhibitionnisme. Le fait d’offrir, de montrer, de rendre accessible ou de mettre à disposition des écrits, des enregistrements sonores ou visuels, des images ou d’autres objets pornographiques est également pénalement répré-hensible. Parmi les actes sexuels avec contacts corporels, le Code pénal réprime tant ceux faisant l’objet d’un acte de pénétration que ceux sans acte de pénétration. Ces comportements sont clairement assimilés à des agressions sexuelles et sont, de ce fait, interdits par la loi. De même, les nouvelles formes d’expositions sexuelles qui se développent désormais sur Internet ainsi que sur les réseaux sociaux peuvent faire l’objet d’une procédure pénale.
Depuis le 1er janvier 2019, de nouvelles dispositions légales sont venues renforcer la LAVI, ainsi que d’autres lois pour permettre d’encore mieux protéger les enfants contre les abus et les mauvais traitements. Elles exigent de toute personne régulièrement en contact avec des mineur·e·s dans le cadre de son activité professionnelle de signaler les abus à l’autorité de protection de l’enfant et de l’adulte et de dénoncer l’infraction à l’autorité de poursuite pénale. Les infractions poursuivies d’office, autrement dit toutes les formes de violence sexuelle faites à un·e mineur·e, doivent être dénoncées au minis-tère public, donc à la police. Si l’objectif de protection de l’intégrité physique, psychique ou sexuelle de l’enfant est bien compréhensible, l’obligation de dénoncer a un effet pernicieux avec les adolescent·e·s, celui de les inciter à démentir leur confidence pour ne pas avoir à affronter les conséquences de leur « trahison » à l’égard de leurs proches.
Si la confusion ressentie par un·e enfant abusé·e est importante et sa peur de dénoncer déjà présente, ces phénomènes sont exacerbés chez les adolescent·e·s. À cet âge, elles et ils commencent à s’émanciper des parents tout en imitant leurs pairs pour construire leur identité. Le regard de la famille a autant d’importance que celui de leurs ami·e·s. La pression éprouvée est considérable lorsque la révélation doit être rendue publique. Selon notre expérience, lorsqu’une adolescente décide de nier sa déclaration, c’est toujours en raison d’une pression sociale réelle ou imaginée qu’exercerait un groupe ou un individu de son entourage.
Certaines ont craint pour leur vie ou pour celle d’un proche, convaincues que des membres de leur clan allaient commettre l’irréparable. D’autres ont eu peur des représailles et d’être rejetées. D’autres encore n’ont pas voulu nuire à l’auteur de l’abus parce qu’elles avaient par ailleurs développé des liens d’ordre affectif avec cette personne. D’autres enfin ne voulaient pas être déloyales en dénonçant quelqu’un de leur entourage. Les motivations de ces filles sont différentes, mais la conséquence est identique : un repli sur soi et le rejet de tout soutien qui pouvait encore être apporté.
Alors que cette réglementation fédérale visait justement à libérer les mineur·e·s du joug de l’agresseur·euse et à faire en sorte que la maltraitance cesse, il arrive aussi que l’obligation de dénoncer provoque l’effet inverse chez des adolescentes qui préfèrent se taire pour empêcher la justice punitive de se mettre en marche. Ces filles sacrifient alors leur intégrité et se privent de réparation.
Anne Kleiner
Article paru dans l'Écho de La Fontanelle n°63, décembre 2021
Merci à Gian-Reto Agramunt pour son expertise juridique

C’est spontanément que j’ai parlé du viol que j’avais subi. C’était spécial car j’avais évacué ce souvenir et fini par me persuader que cela n’était pas arrivé. Avant d’arriver à La Fontanelle, j’avais le cerveau embrouillé. J’étais toujours en colère et cachais tout derrière ma fureur. On aurait dit que je ne pouvais plus réfléchir. Je ne faisais presque pas la différence entre le bien et le mal. Au début, je me rappelle m’être dit que cela n’était pas un viol car je m’étais laissée faire. Comme je n’avais pas osé m’opposer, j’avais intégré, contre mon gré, que ce n’était pas une agression sexuelle. je sais aujourd’hui que cette pensée est fausse ! J’étais juste en état de choc et j’ai réagis comme j’ai pu.
Le placement m’a permis de me poser gentiment. Toute ma colère a commencé à diminuer. Alors que nous étions en camp, j’ai eu tout à coup des flashs du viol qui me sont revenus. Je n’ai plus pu faire comme si cela n’était pas arrivé.
J’ai confié cette histoire à une éducatrice que j’appréciais beaucoup, durant un camp. Le fait de me retrouver à marcher, un peu face à moi-même, m’a permis de me recentrer. J’étais posée, paisible et c’est comme si le voile se levait gentiment. Nous étions assises pour notre entretien de référence et je lui ai dit «il faut que je te dise un truc qui m’est arrivé...» Je ne m’étais pas préparée, c’est sorti d’un coup. Je me rappelle avoir pleuré et m’être sentie soulagée. J’étais bien.
De retour au foyer, j’ai été reçue en entretien par la responsable et mon éducatrice référente. Elles m’ont dit qu’elles avaient été informées de la situation. Elles m’ont aussi expliqué qu’elles étaient dans l’obligation de faire une dénonciation et d’informer mes parents car il s’agissait d’un délit punissable à l’encontre d’une mineure. Sur le moment, j’ai paniqué! J’ai mal vécu cet échange, c’était comme une trahison. Je me voyais déjà à la police, comme dans les films, où on me forçerait à parler. Je pensais que les policiers ne me laisseraient pas quitter le poste tant que je n’aurai pas tout dit.
Dans la réalité, les choses se sont passées un peu différemment. L’éducatrice à qui j’avais confié cette histoire a pu m’accompagner au poste de police. Même si elle n’a pas pris la parole à ce moment, elle était là, et sa présence a été un soutien. C’était dur car les policiers ont posé des questions supers précises et voulaient beaucoup de détails. J’ai dit ce que je pouvais mais j’ai gardé des informations permettant d’identifier l’homme en question pour me protéger. J’avais trop peur des représailles. Je suis contente d’avoir déposé cela à La Fontanelle où je n’étais que de passage.
Cette loi qui oblige les adultes à dénoncer est à double tranchant. Je ne l’aime pas car je trouve qu’on devrait laisser le choix à la fille de porter plainte ou pas. C’est horrible pour la victime d’être obligée de se replonger dans une histoire glauque et de devoir fournir plein de détails ! En fait du moment que tu en parles, tu ne contrôles plus rien! Le côté positif, c’est que cela peut aider les gens qui aimeraient déposer leur fardeau mais n’en ressentent pas la force. Ils peuvent recevoir du soutien, être accompagnés.
Quand ma référente m’a dit qu’on devait le dire à mes parents, je ne voulais pas! J’avais très peur. Peur de mettre des mots sur ce secret, peur de leur réaction. Heureusement, nous avons pu échanger sur la meilleure manière de le faire. Finalement, le sujet a été évoqué entre adultes lors d’une synthèse au foyer. J’ai demandé à ne pas être là au moment de l’annonce, car je n’étais pas prête à faire face à la réaction de mes parents. Je me rappelle être rentrée dans la salle dans un deuxième temps. Ma maman s’efforçait de garder le sourire et moi aussi, puis nous nous sommes décomposées à peu près en même temps. Mon père ne disait rien mais avait les larmes aux yeux. J’ai vraiment compris que les éducatrices n’avaient pas le choix et j’ai finalement accepté. Le fait qu’on me demande quelle manière était la meilleure pour moi m’a aidée. Avec le recul, je suis soulagée que mes parents le sachent car je n’ai plus de secret à porter vis-à-vis d’eux.
Finalement, toute cette histoire m’a plutôt rapprochée des adultes au foyer. Si je devais refaire les choses, je referais tout pareil. Sur le moment ça a été une épreuve difficile, mais je me suis sentie soutenue, vraiment!
Propos recueilli par Jessica Fiora
Paru dans l'Écho de La Fontanelle n°63, décembre 2021

Celia* a été confiée à La Fontanelle après qu’elle ait dénoncé avoir été abusée sexuellement. Comme le prescrit la loi, cette révélation a été annoncée aux autorités compétentes par l’unité pédopsychiatrique de l’hôpital où elle était à ce moment là. Un placement en milieu institutionnel protégé lui a ensuite été conseillé pour l’aider à se reconstruire suite à cet événement traumatique. Celia* a été accompagnée près de seize mois par La Fontanelle, le temps de se soigner à travers des expériences émotionnellement correctives proposées par le programme éducatif, de cicatriser sa plaie et de reprendre le cours de sa vie. Durant le placement, la collaboration entre l’équipe éducative et l’unité pédopsychiatrique a été fondamentale, tandis que Celia* continuait de bénéficier d’un suivi psychothérapeutique régulier hors de l’institution.
Suite à une séance d’acu-puncture, sa mère a eu connaissance du fait que Celia* avait été abusée. Elle était déjà depuis un mois à l’hôpital. Sa mère se souvient lui avoir dit : « Tu sais Celia*, si tu as vécu un abus, tu peux me le dire, je suis prête à t’entendre.» Le soir même, elle a reçu un appel de l’unité de soins lui demandant de se rendre à l’hôpital le lendemain, mais l’appel précisait qu’elle devait s’y rendre sans son mari. Elle a passé la nuit à côté de cet homme en se demandant si elle ne dormait pas à côté d’un abuseur.
Le lendemain à l’hôpital, Celia* n’a pas parlé. C’est le psychiatre qui a dit à la maman que sa fille avait été abusée par sept garçons près d’un an auparavant. Depuis l’agression, Celia* se plaignait de fortes douleurs dans les reins. Elle a fait des épisodes d’anorexie et de boulimie, de dépression, de scarifications. En janvier, elle a perdu quinze kilos en un mois et ne pesait plus que quarante-cinq kilos. Impuissante et extrêmement inquiète, la maman en avait parlé à sa propre psychologue, suspectant un inceste, des attouchements. Lorsque le problème a enfin été exprimé, le travail thérapeutique a pu commencer.
Il a été conseillé de déposer plainte. Celia* et sa mère ont tout de suite dit oui. Le rendez-vous avait déjà été pris à la police et était programmé deux semaines plus tard. Suite à cette révélation, Celia* a été confinée dans l’unité de soins et la famille n’a pas eu l’autorisation de la voir ni de lui parler. L’objectif était de la protéger d’elle-même. Après coup, elles en ont reparlé et Celia* a dit qu’elle aurait eu besoin de voir sa mère durant cette période. Ça a été dur aussi pour la maman qui aurait eu besoin d’être près de sa fille pour la soutenir, être là pour elle.
Elle se souvient de l’audience à la police. Le dépôt de plainte a été rude. Celia* était seule dans la pièce avec deux policiers, elle était filmée, avec une oreillette. Elle n’a pas reçu l’autorisation d’avoir sa maman près d’elle. Sa mère attendait dans une pièce voisine pendant la déposition, avant d’être elle- même entendue.
La maman trouve positif qu’une loi oblige à annoncer une révélation d’abus sur mineur·e à une autorité judiciaire pour les protéger. Travaillant elle-même avec des enfants, elle avait aussi l’obligation de signaler toute suspicion. Lorsque cela concerne un·e adolescent·e, elle pense que cela doit être beaucoup plus complexe, car il peut y avoir des conflits de loyauté ou un sentiment de trahison.
Propos recueillis par Anne-Marie Cajeux
Paru dans l'Écho de La Fontanelle n°63, décembre 2021
*prénom d'emprunt

Marco Tuberoso est responsable Prévention et Formation à l’ESPAS (Espace de Soutien et de Prévention – Abus Sexuels). Ce psychologue FSP forme et conseille les professionnel·le·s sur ces questions depuis quinze ans. Il propose quelques clefs pour adopter une réaction appropriée en cas de confidence.
En tant qu’éducatrice ou éducateur, comment réagir de façon appropriée à une révélation d’abus sexuel ?
Le ou la professionnel·le doit commencer par remercier l’adolescente ou l’adolescent pour la confiance témoignée en venant se confier. Son rôle n’est pas de savoir si c’est vrai ou pas. Toutes les interrogations ou exclamations qui donneraient l’impression de remettre en cause la révélation, comme « Pourquoi m’en parles-tu maintenant? En es-tu sûr?» etc, n’ont pas leur place. La seule question à poser est : j’ai besoin que tu m’en dises plus ou peux-tu m’en dire plus? Après, il faut s’arrêter. Elle permet de clarifier ce qui est en train d’être dit pour une meilleure compréhension de ce qui s’est passé. Compréhension n’est toutefois pas véracité. Il s’agit de ne pas avoir un rôle inquisiteur, les seules personnes habilitées à questionner un·e enfant ou un·e jeune sont les professionnel·les de la justice. Il s’agit dans cette clarification de bien saisir ce que l’adolescente ou l’adolescent entend par exemple par le terme « abusé·e ». Le ou la professionnel·le doit pouvoir comprendre les faits. Enfin, dernière chose importante, il s’agit d’expliquer ce qui va se passer suite à cette révélation, sans banaliser ni dramatiser, et ne pas se laisser entrainer dans le secret.
Il faut donc sortir rapidement de cette relation de confidence intime ?
Oui. Un ou une victime d’abus ou de maltraitance sexuelle est une personne dont la confiance a été trahie. C’est essentiel que l’adulte ne le trahisse pas une seconde fois. Elle ou il ne sera pas forcément content·e ou d’accord avec ce qui va suivre, mais la ou le professionnel·le doit reprendre son rôle d’adulte. Elle ou il doit expliquer clairement que ce qui vient d’être dit est important et qu’elle ou il ne peut pas porter la responsabilité de garder le secret. Si cela est suivi d'un refus de parler, c'est malheureux, mais c'est son choix.
Cette honnêteté a un côté clarifiant, ou aidant, car le ou la jeune sait ce qui va se passer. Je dirais encore qu’en règle générale, il n’y a pas urgence à traiter un témoignage d’abus. La seule urgence, c’est la sécurité vitale que l’éducatrice ou l’éducateur doit garantir. Ce qui est de l’ordre de l’important doit être séparé de l’urgent. Une situation d’urgence est déterminée par une mise en danger imminente: là, on doit agir vite. Si tel n’est pas le cas, on a quelques heures, voire une journée pour réfléchir. L’essentiel est de savoir vers qui se tourner. La plupart du temps, c’est vers la ou le supérieur·e hiérarchique.
Pour appréhender une situation d’abus, il est nécessaire d’être au clair sur certaines notions telles que “contacts adéquats” ou «sphère personnelle». pouvez-vous nous éclairer sur ces concepts ?
Plutôt que détailler ces notions, je propose plutôt de parler du Code pénal. C’est important que l’éducatrice ou l’éducateur le connaisse. Par exemple, des jeux sexuels entre enfants de plus de trois ans d’écart ne sont plus considérés comme des jeux. Il est illégal de montrer de la pornographie à un enfant de moins de seize ans. Si un·e jeune de dix ans montre une scène porno à un·e autre enfant de douze ans, il ou elle se rend coupable d’un délit pénal. Ces notions aident déjà à clarifier ce qui est permis de ce qui ne l’est pas. La ou le professionnel doit connaître aussi le développement psychosexuel attendu d’un·e enfant. Lorsqu’à quatre ans, on demande à voir le zizi de son copain, ce n’est pas un acte pervers. Il faut aussi être conscient que les contacts appropriés changent selon l’âge, ce qui est adéquat à six ans, ne l’est plus à onze ans.
Les réactions des victimes d’abus ou de maltraitance ne sont pas toutes identiques, ce qui rend tout mode d’emploi malaisé.
En effet, après une confidence, toutes les réactions sont possibles. Il se peut qu’aucun signal de mal-être n’apparaisse. Pour une victime, c’est souvent important de faire quelque chose pour que l’abus cesse. Ou alors, il s’agit de se soulager d’un poids et le fait de parler suffit à se sentir mieux. Parfois les symptômes ou signaux de mal-être apparaissent plus tard. C’est le rôle de l’éducatrice ou l’éducateur d’accompagner, de vérifier que ça continue d’aller bien. J’aimerais insister sur le fait que la case psy n’est pas un passage obligé. Or, c’est un peu le réflexe des professionnel·le·s de demander un soutien psychologique.
Une confidence survient plus facilement lorsqu’un lien de confiance est établi. Celui-ci ne risque-t-il pas d’être détruit par cette obligation de signalement ?
Il est important d’être clair, de bien expliciter que cette situation dépasse la relation, que c’est la loi qui exige le signalement. C’est important aussi de donner un bout de choix, par exemple en proposant de venir en parler à la ou au supérieur·e hiérarchique. N’oublions pas que l’éducatrice ou l’éducateur est un modèle. Par la manière dont elle·il va gérer la situation, le ou la jeune fera l’expérience d’un·e adulte responsable, et cela l’aidera dans sa reconstruction.
Si après une confidence, la véracité des faits est mise en doute, notamment en raison d’antécédents, que conseillez-vous de faire ?
Encore une fois, ce n’est pas à l’éducatrice ou l’éducateur de mener l’enquête et de percer la vérité. Le comportement doit rester le même. Même si elle ne se vérifie pas, toute confidence de ce genre n’est pas anodine. Une fausse allégation montre à quel point cela ne va pas bien.
Après l’accueil d’une révélation, quelles sont les mesures à prendre?
Pour une ou un éducateur·trice, la seule chose à faire est d’en informer sa ou son supérieur·e, qui est tenu·e de savoir comment procéder. La formation et la prévention sont importantes pour savoir répondre à ces questions: Qui, quand, quoi, comment? Soit: qui j’appelle, quand je l’appelle et quel est le chemin d’intervention dans ma structure. C’est ce que ESPAS met en place dans ses cours. L’association rappelle aussi les différents articles du Code pénal qui permettent de mieux appréhender ces situations. Une personne maltraitée a, de manière générale, huit fois plus de risque de subir d’autres abus par la suite. La prévention sert aussi à démystifier l’abus sexuel, qui fait peur. La formation et la prévention doivent se faire à deux niveaux: individuel et institutionnel. La ou le professionnel·e et l’institution ont chacun leur rôle dans la prise en charge et l’accompagnement de la ou du jeune. Les deux sont garant·e·s de sa protection globale.
Nous avons parlé de l’attitude qu’un·e professionnel·le doit avoir face à une confidence. Qu’en est-il des parents?
Dans l’idéal, il faudrait que le parent puisse agir de la même manière que celle décrite ici, même si c’est nettement plus difficile pour un père ou une mère d’entendre les révélations de son enfant et c’est bien normal. Le plus important est que les abus cessent et que le parent sache à qui demander de l’aide: il peut contacter soit la gendarmerie, soit un centre LAVI.
Propos recueillis par Joanna Vanay
Paru dans l'Écho de La Fontanelle n°63, décembre 2021

Alors que Clémence* avait douze ou treize ans, elle a été séduite par un homme d’une vingtaine d’années qui l’avait repérée à la sortie de l’école. Il lui a fourni toutes sortes de drogues que Clémence* devait payer en ayant des rapports sexuels avec lui. Cet homme faisait partie d’un groupe dont les membres étaient armés et prostituait d’autres filles mineures tout en se livrant à toutes sortes de trafics illicites. Cette relation a duré près de trois ans.
À peine sortie de l’enfance et déjà piégée
J’étais à La Fontanelle quand j’en ai parlé. C’était au camp d’été. Je devais écrire mon histoire et cet homme avait occupé une grosse partie de ma vie. Je me suis rendu compte que j’avais tout mis sous le tapis. Là, ça m’est revenu, et il a fallu que j’en parle. Je ne savais pas que les adultes étaient obligés d’en faire quelque chose.
Ce que j’ai vécu avec cet homme m’a beaucoup marquée, mais j’ai banalisé parce qu’il m’avait aussi fait découvrir des choses positives. J’avais mis ça de côté, j’étais tellement jeune, tellement naïve. Quand notre relation s’est terminée, j’ai connu d’autres gens, d’autres drogues. J’étais tout le temps sous produits. La drogue ne me semblait pas être quelque chose de mal. À chaque fois que j’étais à nouveau plongée dans la réalité, je reprenais de la drogue pour ne pas devoir faire face. Privée de produits, je sentais monter comme une rage, contre moi, contre mes parents qui ne me comprenaient pas, contre la société. En révélant tout ça, j’ai vu défiler des moments douloureux et là, j’ai vraiment souffert. C’était dur. Ce gars était l’amour de ma vie, il ne pouvait pas m’amener des choses négatives. C’est plus tard, lorsque j’ai rencontré d’autres gens, découvert d’autres drogues que j’ai réalisé ce qui s’était passé. Ça m’a permis de grandir plus vite. Je n’aurais pas autant compris sur la vie, sur l’humain. Si je devais revivre cette partie de ma vie, je ne le referais pas. Mais si je pouvais changer mon passé, je ne le ferais pas non plus.
Lorsque je vous ai parlé, j’ai été hyper mal pendant un moment. Faire face était difficile. J’avais mal. C’est comme si je le trahissais, je me sentais coupable, surtout que je savais qu’il avait beaucoup de problèmes et je ne voulais pas lui en rajouter. Je pensais que pour moi, c’était du passé, et donc c’était bon. Quand j’ai su que je devais faire une déposition à la police, je n’avais pas envie. Je savais que c’était quelque chose qui allait me faire souffrir et je ne voulais pas. Finalement, le fait d’en parler m’a fait du bien. Ça a rendu la chose moins taboue. C’était comme un dénouement.
L’histoire se répète
En fin de placement, alors que je faisais un stage, je me suis à nouveau pris la tête avec une histoire. C’était avec mon chef de rayon. Je me suis dit qu’il fallait que j’en parle. J’étais à l’atelier avec une éducatrice avec laquelle j’ai toujours eu un lien fort et j’ai eu envie de lui parler, sans arrière- pensée. Je ne pensais pas vraiment à l’après.
Il faut que je reconnaisse que j’étais un peu entrée dans ce truc, j’ai joué un jeu avec lui. Vous m’avez fait réaliser que c’était grave. J’ai aussi pris conscience que ce chef de rayon prenait souvent des stagiaires, des filles très jeunes. Je ne voulais pas qu’il leur fasse ça à elles aussi. Quand je m’en suis rendu compte, ça m’a dégoûtée en fait. Et puis, il n’y avait pas de lien avec lui, c’était plus facile de le dénoncer.
Après, je m’en suis voulu. J’étais aussi en colère parce que vous avez pris rendez-vous avec la police pour le lendemain déjà et je ne voulais pas déposer plainte. J’avais l’impression que je n’étais pas prise en considération, que mes besoins n’étaient pas pris en compte.
Lorsque tu es venue m’en parler et tu m’as annoncé cette audition, j’ai regretté de vous avoir parlé. Je n’avais pas envie d’y aller en fait, mais j’ai compris que vous alliez m’y emmener. Au final, je me suis dit que je n’avais pas d’autre option, qu’il fallait que j’affronte. Finalement, je suis allée faire cette déposition. Ils ont été respectueux avec moi, à l’écoute. Je ne me suis pas sentie jugée, ils sont humbles dans leur boulot, c’est clair, c’est carré, ils te filment et c’est fini.
Je suis reconnaissante envers l’équipe aussi parce que je ne l’aurais jamais fait de mon plein gré. Après j’étais contente. J’ai vu que je pouvais vraiment compter sur vous.
Cette loi qui exige que les adultes signalent toute révélation d’abus ou de maltraitance sur mineur·e est importante. C’est hyper difficile d’en parler, mais une fois que le processus a démarré, c’est beaucoup plus facile. Les abus ne seraient pas pris en compte sinon, et les abuseurs auraient la voie libre. Même si elle est chiante, cette loi est positive.
Propos recueillis par Anne-Marie Cajeux
Paru dans l'Écho de La Fontanelle n°63, décembre 2021
*prénom d'emprunt

Rosa Gonzalez dirige le Foyer Astural - Servette, un lieu d’accueil genevois exclusivement destiné aux filles. Elles sont âgées de quatorze à dix-huit ans et sont momentanément en conflit avec la famille, la scolarité, les règles sociales ou la justice. Rosa a accepté de partager son expérience sur son approche face aux révélations de violences sexuelles.
Le foyer de la Servette n’accueille que des filles, est-ce un choix?
Depuis 1985, Astural propose ce foyer exclusivement féminin. Il répond au besoin de structure genevoise pour les filles. Leur rythme de développement est différent des garçons et la séparation permet de donner une réponse éducative personnalisée, notamment aux problématiques de violence faites aux filles. La majorité d’entre elles ont vécu une situation de violence: maltraitance, négligences, abus sexuel. Leur souffrance rejaillit sur leurs comportements et rend difficile leur parcours de vie.
Comment faites-vous face à ces maltraitances?
Nous veillons à créer une ambiance sécurisante. D’abord surprises par la non-mixité, les jeunes filles que nous accueillons disent s’y sentir en paix et pouvoir prendre de la distance par rapport aux enjeux de séduction dans lesquels elles sont souvent prises. Elles peuvent s’exprimer sans se sentir jugées. Notre équipe est spécialement formée à la problématique de la mal- traitance et des violences sexuelles. La sensibilité ainsi développée permet d’instaurer un climat aidant la parole à se libérer.
Quelles directives avez-vous mises en place?
Nous constatons que les jeunes filles sont souvent comme dans une sorte de brouhaha à leur arrivée. Les préoccupations en lien avec leur sphère intime sont très présentes. Certaines ont de la difficulté à s’occuper de leur corps ou n’ont aucune protection de leur intimité. Nous travaillons à ce qu’elles apprennent à se respecter et à protéger leur sphère privée et intime. Nous échangeons aussi sur la perception de leur image, notamment sur les réseaux sociaux qui sont une grande préoccupation.
Comment accompagnez-vous ces histoires de vie douloureuses?
Tout d’abord, nous ne gardons pas de secret qui puisse toucher à leur intégrité physique et psychique. Ce type d’information sera traitée avec le service placeur et si possible l’autorité parentale. C’est le mot d’ordre donné à toute l’équipe et aux filles lors de leur admission. Recueillir l’histoire de ces adolescentes provoque évidemment beaucoup d’émotions. Nous cherchons à rester aussi professionnel·le·s que possible et à accueillir leurs témoignages sans dramatiser ni banaliser. L’expérience et la formation continue participent à élever notre niveau de compétence dans ce domaine.
Avez-vous une méthode pour accueillir les dénonciations d’abus?
Lorsqu’une fille révèle avoir subi des violences ou une agression sexuelle, nous commençons par lui dire que ce type d’acte est grave et interdit par la loi tout en rappelant que nous ne gardons pas secret ce genre d’information. Nous la rassurons en lui affirmant que nous en ferons quelque chose en lien avec le service placeur et qu’elle sera informée de chaque démarche entreprise. Nous lui expliquons que ce qu’elle raconte est punissable par la loi et que nous ne pouvons pas prendre la responsabilité de cacher un fait susceptible de porter atteinte à son intégrité, voire à sa sécurité. Ces moments sont chargés d’émotions et il s’agit de ne pas générer de traumatisme secondaire en posant des questions qui pourraient amplifier ou au contraire minimiser le vécu de l’adolescente.
Quelle est la suite donnée?
Le protocole est sans équivoque. L’éducateur·trice qui recueille une déclaration de maltraitance ou d’agression doit prévenir la direction, qui l’annonce à l’autorité de placement ainsi qu’à l’autorité parentale si cela est indiqué. En cas de plainte déposée par le service placeur ou l’autorité parentale, la police convoquera la jeune fille pour enregistrer sa déclaration. S’agissant d’un délit pénalement punissable, une enquête s’engage. Au foyer, nous accompagnons les réactions que ce processus produit chez la jeune fille.
Les filles acceptent-elles de faire une déposition?
La plupart d’entre elles le font. Souvent, elles manifestent d’abord de la peur et hésitent à y aller dans un premier temps. Elles peuvent redouter de ne pas être entendues et de ne pas être crues. Elles peuvent craindre des représailles ou ne pas vouloir revivre une histoire traumatisante enfouie au plus profond d’elles- mêmes. Nous accompagnons leur trajectoire en évitant toute espèce de curiosité et en les tenant informées de l’avancement de la procédure.
Comment gérez-vous les situations de refus de déposer?
In fine, le choix de déposer ou pas devant la police leur appartient. Personne ne peut les obliger à dire ce qu’elles n’ont pas envie d’exprimer. Notre expérience nous montre que généralement, elles finissent par le faire, mais c’est tout un processus qui se met en place durant lequel elles seront informées de leurs droits, des procédures, elles seront accompagnées, rassurées et orientées par l’équipe éducative vers des espaces de soutien psychologique et/ou juridique.
Avez-vous des retours des filles que vous avez accompagnées?
Oui. Quelques fois, elles peuvent nous en vouloir de dénoncer des violences. Le temps passant, elles nous remercient de l’avoir fait et de leur avoir ainsi permis de rompre avec des relations destructrices. Dernièrement, une fête a été organisée qui a rassemblé d’anciennes résidentes. Nous avons récolté beaucoup de témoignages très touchants. Une fille par exemple nous a dit avoir trouvé à Astural un cocon qui résistait à ses esclandres. Sans son passage au foyer, elle a eu l’impression qu’elle serait morte, qu’elle aurait explosé.
Propos recueillis par Anne Kleiner
Paru dans l'Écho de La Fontanelle n°63, décembre 2021
*prénom d'emprunt
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