Quelle image ou quel mot te vient à l’esprit à l’évocation de La Fontanelle et de quelle façon ton placement a-t-il influencé le cours de ta vie ?
La famille. Dans le sens où à la Fontanelle ce ne sont pas que des éducs, c’est vraiment quelque chose de plus fort. Je me souviens des prénoms de chacun des éducateurs, alors que dans les autres foyers je ne m’en souviens pas. Je me souviens même de certains proverbes que mon référent me disait…
C’est le côté relationnel avec les éducs, c’est trop différent des autres foyers. A la Fontanelle, il y a même des délires, de la rigolade mais aussi des vraies discussions. Comme il y a des règles à la Fontanelle, vous n’avez pas à nous faire la morale, vous dites juste : c’est la règle, rien de personnel. Dans d’autres foyers, on nous dit de ne pas faire ceci ou cela, et les éducs doivent s’appuyer sur eux-mêmes, sur qui ils sont, pour nous donner des règles, du coup ils ont tendance à nous faire la morale, et on ne les écoute pas.

Mon placement a eu une influence positive. Déjà, il m’a enseigné plein de choses du côté pratique : faire à manger, entretenir la maison, faire un feu (je me souviens que l’écorce de bouleau brûle bien). Ca m’a apporté une amitié incroyable, j’ai connu ma meilleure amie, la marraine de ma fille. J'ai eu la chance de voyager aussi, je n’avais jamais voyagé avant et je n’aurais jamais voyagé sinon.
Le placement m’a donné envie de faire quelque chose de ma vie, ça m’a permis de m’investir dans une formation. La confiance en moi a été développée, grâce aux camps déjà, et aussi grâce au fait que dans le foyer on dit aux jeunes : "Tu fais, tu assumes". Ca m’a fait comprendre que c’est moi qui dois faire les choses, que je suis responsable de mes choix et que j’ai du pouvoir sur ma vie.

Je ne pourrais jamais assez vous remercier, j’ai l’impression que je réalise encore beaucoup mieux maintenant ce que vous m’avez appris. Quand j’ai fini le placement, c’était encore assez chaotique, mais maintenant je me rappelle de votre façon de faire, comment vous m’avez accompagnée, et des fois c’était tellement malin : par exemple, Sonia a repéré que je n’étais pas trop intéressée par l’école et elle m’a fait faire un travail sur l’anarchie. Ca c’était malin, parce que du coup je me suis intéressée à l’orthographe, la synthaxe… C’est une petite astuce que j’utilise maintenant.

Te souviens-tu d’une activité et d'une pièce du foyer qui t’avaient particulièrement plu et pourquoi les aimais-tu ?
Comme activité je dirais l’équitation, parce que j’adore les chevaux. J’étais allergique et pourtant j’y allais tout le temps. Et j’aimais bien cette notion de travailler une heure, puis d’avoir le salaire de ton travail en pouvant monter une heure.
L’autre chose c’était les moments qu’on avait en camp avec les éducs, on était plus proche des éducs.

Comme pièce je dirais ma chambre. Parce que c’était la première fois que j’avais une chambre à moi, que je pouvais décorer, investir comme je voulais.

Le foyer n’accueille que des filles. Avec le recul, peux-tu donner un avantage et un inconvénient lié à cette particularité ?
Un avantage : tout. Dans le sens où c’est beaucoup mieux pour penser à soi.
Un inconvénient : comme il n’y avait pas de gars, on y pensait beaucoup.
J’ai pu être moi-même à la Fontanelle, s’il y avait eu un gars qui me plaisait, je n’aurais pas eu la liberté d’être moi, je me serais attachée à une idée que je me serais faite de lui, et je n’aurais pas pu vivre le détachement.
Pour moi, la Fontanelle c’est un détachement, le détachement de notre quotidien et aussi de nos idées.

Raconte un souvenir fort de la période passée au foyer et un souvenir marquant que t’a laissé un camp
Je pourrais dire un souvenir fort avec chacun des éducs ! Le premier souvenir qui m’est venu, c’est quand Carine est partie car on a pris conscience de notre groupe, de comment nous étions soudées.
Un mauvais souvenir que j’ai, c’était au camp Finlande, j’ai failli me couper un bout de doigt avec la hache et il n’y a pas eu une seule des filles qui est venue proposer de me remplacer, alors que durant tout le camp, je faisais plein de bûches pour les autres. Ca m’a déçue, mais ça m’a appris que quand on fait des choses pour les gens, il ne faut pas le faire pour recevoir quelque chose en retour. C’est Carine qui est venue me dire d’arrêter et elle a coupé le bois à ma place.

Pour le camp, on était dans un village au Maroc, et tous les enfants étaient venus vers nous pour qu’on leur donne des stylos. Ils étaient tellement contents d’avoir reçu des stylos, alors que pour nous c’est rien du tout…
Il y a aussi le souvenir d’un village au Maroc où on a été témoin avec une autre fille d’un petit garçon qui se faisait violemment frapper par sa mère. Il était tout petit, environ 4 ans. L’autre fille et moi nous étions tellement tristes, nous étions choquées, on se disait qu’on était quand même bien loties. Et là, deux petites filles ont vu notre tristesse et elles sont venues nous faire un bisou pour nous consoler. Nous on aurait aimé consoler le petit garçon, et c’est nous qui avons été consolées par deux petites filles du village !

Quelle était ta relation avec ta famille au moment du placement et quel mot te vient à l’esprit lorsque tu y penses ?
Au moment du placement, la relation avec ma famille était très compliquée. J’étais complètement perdue, je m’étais renfermée sur moi-même. Pendant le placement ça a bien évolué, j’ai essayé de me battre, mais ensuite rien n’a marché. Ca a été compliqué avec ma mère mais personne ne savait ce qu’elle avait : elle est bipolaire. Maintenant elle est sous médicament et elle est stabilisée.
Ca a marché seulement quand j’ai accepté que je devais lâcher et me protéger.

Ma famille, je la vois comme un brouillon, un gribouillis sur une feuille. Mais pas seulement ma famille à moi, mes parents et mes frères : toute notre famille. Les relations de ma mère avec ma grand-mère, avec mes tantes, du côté de mon père aussi… c’est chaotique dans tous les sens.